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De Bouaké à Abidjan - Chronologie
Article-enquête de JEAN-PAUL MARI et ROBERT MARMOZ (Nouvel Obs - Avril 2005)

 

Pour bien comprendre le bombardement de Bouaké le 6 novembre 2004 et les événements d'Abidjan qui s'ensuivent en novembre 2004, il faut lire l'article-enquête des journalistes du Nouvel Obs : JEAN-PAUL MARI et ROBERT MARMOZ, publié en avril 2005 :

« Ils sont arrivés aile contre aile, deux Sukkhoï, à basse altitude. Il est 13 h 15 GMT, samedi 6 novembre 2004.
Dans la base-vie du lycée Descartes, le foyer vient juste de fermer et les soldats qui prennent le café à l’extérieur lèvent la tête. Tous sont en alerte rouge et portent un casque. En trois jours, c’est le troisième raid des avions gouvernementaux sur les positions des rebelles à Bouaké. Le premier avion lâche une bombe au loin, vire très sec à 200 mètres du sol et s’en va. Le deuxième survole le camp français, bat de l’aile pour mieux observer le sol et engage un circuit aérien classique, « en hippodrome », pour revenir exactement sur le même axe.

Que voit le pilote ? Vu du ciel, difficile de se tromper.

On remarque très bien l'ancien lycée Descartes reconverti en cantonnement militaire français. D'abord, la zone technique avec une immense tente-atelier, le parking où se trouvent une cinquantaine de véhicules militaires marqués par de grands autocollants rouges phosphorescents. Puis un dépôt de munitions et 49 conteneurs, disposés en carré. Le périmètre de défense français, entouré de sacs de sables, ne peut pas être confondu avec les positions rebelles qui n'ont ni cette importance, ni cette rigueur. D'autant que la base-vie qui loge 130 hommes est marquée d'un immense drapeau tricolore et l'infirmerie d'une croix rouge de quatre mètres carrés.

Rien à voir avec l'Ensoa un peu plus loin, une ancienne école militaire désaffectée, sans drapeau et où l'herbe à éléphant mange la cour. Face à lui, dans l'axe, le pilote voit donc les soldats attablés, deux bâtiments clairs au toit de tôle ondulée qui abritent six salles de classe, le foyer, la salle de détente avec un coin Internet et une tente de transit. Le camp accueille aussi cinq civils réfugiés, deux Ivoiriennes, deux Français de la région et un Américain d'une ONG de développement. « Il revient ! Alerte ! »… Les cris sont couverts par le hurlement des réacteurs. Le Sukkhoï lâche deux paniers de 32 roquettes, une sous chaque aile, 64 roquettes qui partent en grappe sur 50 mètres de largeur. La première explose au pied du premier bâtiment, les dernières à l'extrémité du deuxième, 200 mètres plus loin. Cible balayée, avec précision, comme à l'exercice. Aujourd'hui, le premier bâtiment n'est plus qu'un tas de gravats calcinés ; dans le deuxième, criblé d'impacts, on voit très bien la forme étoilée des ailettes des roquettes qui ont découpé le toit de tôle ondulée avant d'exploser au sol. Un tir fait pour tuer un maximum de « personnel » comme disent les militaires : dix morts dont le civil américain et 33 blessés. Les survivants parlent, eux, d'un véritable tremblement de terre, d'hommes fauchés par l'acier, des murs crevés et des casques troués, des brûlés, des blessés qui râlaient, du bruit, du feu, de l'horreur.

Rapidement, il est clair qu'il ne s'agit ni d'une erreur de tir, ni d'une bavure.

Pourquoi frapper un camp militaire français ?

Partout, à Bouaké, Abidjan ou Paris, c'est la stupeur. Pour comprendre le choc, il faut remonter dans le temps, un mois plus tôt, jusqu'à cette cérémonie solennelle à Yamoussoukro.

Mardi 12 octobre 2004, Yamoussoukro

Tous les acteurs de la crise sont là. Voilà deux ans que la France essaie en vain de faire cesser les combats. Cette fois, les militaires disent qu'ils ont fait leur travail de dialogue et de regroupement des armes. Et renvoient la balle dans le camp des politiques : « À votre tour ! » Solennel, le président Gbagbo répond : « Je vous ai compris. La guerre est terminée ! » À la sortie de la réunion, les généraux de l'ONU et du camp français s'embrassent, euphoriques : « C'est gagné ! » Sauf qu'un absent, Soro, chef de l'insurrection au Nord, déclenche des manifestations et que le président ivoirien conclut : « Vous voyez, ils veulent la guerre ! » Sauf que l'Élysée a compris que le président ivoirien ne veut pas des élections en octobre prochain, pourtant prévues par les accords de paix de Marcoussis conclus en janvier 2003.
Il sait qu'il ne peut plus gagner depuis l'alliance des deux grands partis d'opposition : le Rassemblement des Républicains (RDR), de l'ancien Premier ministre Alassane Ouattara – où se retrouvent beaucoup de « nordistes » – et le Parti Démocratique de Côte-d'Ivoire (PDCI), ancien parti unique, dans lequel se reconnaît l'ethnie majoritaire baoulé, représentent 70 % de l'électorat !
Une fois de plus, une fois encore, les deux camps s'entendent quand il s'agit de pourrir le processus de paix.

Le processus de Marcoussis est totalement bloqué.

26 octobre 2004, quartier de Cocody, Abidjan

Dès 7 h 30 du matin, des groupes de la « société civile » s'attaquent aux vendeurs de journaux dans toute la capitale. Tous les exemplaires des journaux d'opposition, Le Nouveau Réveil, Le Front, 24 Heures ou Jour Plus, sont détruits. L'« opération coup de poing » a été annoncée le 2 octobre lors d'une réunion de militants pro-Gbagbo qui ont décidé une campagne de censure par la violence. Arrestations d'opposants en ville, assassinat du jardinier d'Alassane Ouattara, le candidat de l'opposition, franco-ivoiriens victimes de crimes et d'exactions : le régime se durcit.
Depuis quelques jours, les ressortissants français signalent que des Patriotes et des gendarmes ivoiriens parcourent la ville, dressent des listes et font le repérage précis des maisons habitées par les Français. Les Patriotes menacent aussi ouvertement les étrangers, Maliens, Burkinabés et Sénégalais : « Quand les Français seront partis, on s'occupera de vous ! » Dans les casernes, le général Mangou fait la tournée des popotes en annonçant : « L'heure de la libération a sonné ! ».

Mercredi 3 novembre 2004, Paris-Abidjan

Conversation téléphonique entre Jacques Chirac et Laurent Gbagbo. Le président français qui a réuni Michel Barnier et Michel de Bonnecorse, son conseiller pour les affaires africaines, met en garde contre une offensive sur le Nord. Rien n'y fait. « Jacques, je ne les tiens plus. Si je n'y vais pas, ils vont me renverser. » Chirac avertit : « Au moindre dérapage, nous interviendrons ». Gbagbo a-t-il bien compris le message ?
Un film de propagande de la présidence ivoirienne affirme : « Avec la bénédiction des autorités françaises, notre armée a entamé le 4 novembre la reconquête du Nord ». Au lendemain de cet appel, Laurent Gbagbo lance l'opération « Dignité ». « Moi, je n'imaginais pas un instant qu'ils allaient nous attaquer », se rappelle le général Poncet, chef de la force Licorne.

Jeudi 4 novembre 2004, l'offensive commence 7 h 20

Les bombardiers Sukkhoï, pilotés par des mercenaires russes, ukrainiens et biélorusses, bombardent des emprises militaires, le PC des Forces du Nord et détruisent les résidences de certains chefs de la rébellion dans la région de Bouaké. « Des frappes chirurgicales, dit un haut officier français, ils tiraient très bien ! » Pour la première fois, l'acheminement de l'eau et de l'électricité vers le Nord est coupé. Les raids vont durer trois jours, la grande offensive contre le Nord a commencé. 8 h 10, hôtel Golf à Abidjan. Des blindés militaires ivoiriens ont pris position à proximité de l'entrée de l'hôtel un peu à l'écart de la ville. À l'intérieur, neuf ministres de l'opposition qui n'ont accepté de séjourner dans la capitale que sous la stricte protection de l'Onuci, les forces des Nations unies. À sa tête, le lieutenant-colonel Casimir Soglo, gendarme venu du Bénin, vieux routier des opérations de maintien de l'ordre. Alerté, il demande à son adjoint Mbaye, un lieutenant sénégalais, de s'informer. Réponse des militaires ivoiriens : « Rien à vous dire. On a une mission ! » Puis les blindés se rapprochent et une dizaine de bérets rouges, habillés et gantés de noir, font irruption dans le hall. Ils pointent leurs Kalachnikovs et menacent : « Notre mission est d'en terminer avec les ministres (de l'opposition). L'Onuci ? On s'en fout ! ». Les parachutistes veulent forcer le passage, les hommes du lieutenant Mbaye s'interposent. À l'étage, les hommes de l'Onuci bloquent les escaliers et entourent les ministres de leur corps. Des vagues de Patriotes amenés par autobus et encadrés par des civils armés scandent : « On va régler leur compte aux ministres. » Les vitres de l'hôtel explosent sous les jets de cailloux et de bouteilles, et la masse des manifestants s'engouffre dans le hall, pille le bar et les ordinateurs de la réception. Les hommes du lieutenant Mbaye les repoussent à coups de grenades lacrymogènes et offensives. Les affrontements vont durer de 9 heures du matin à 14 h 20. Quand les Patriotes se retirent, la force Licorne, alertée, est sur le point d'envoyer ses Forces spéciales.
« Cette opération était soigneusement planifiée, organisée, coordonnée avec les militaires, constate le responsable de l'Onuci. Ils voulaient nous pousser à la faute. La provocation est évidente. »
Quelques jours plus tard, la physionomie de la manifestation à l'hôtel Ivoire ne leur laissera aucun doute.

9 h 00. Jeudi noir de la presse à Abidjan

Dans la nuit un commando a déjà saboté les émetteurs communs à RFI, BBC, et Africa N°1. La Côte-d'Ivoire est coupée des informations extérieures. Dès 9 h, un détachement militaire prend position dans la cour de la Radio Télévision ivoirienne.
Des voitures amènent un ancien directeur de la chaîne, un conseiller technique de la présidence et un conseiller en communication escortés par un commandant de la garde républicaine. Les programmes sont bouleversés, les journalistes remplacés, ceux qui résistent sont maltraités. Il ne reste plus, pour informer les 5 millions d'Abidjanais que la très patriotique RTI et les « journaux bleus », proches du pouvoir. La reprise en main des médias d'État est une pièce maîtresse de l'opération Dignité, l'offensive contre le Nord. Télévision et radio joueront un rôle majeur, martelant le thème de l'agression coloniale. Reporters sans Frontières note dans un rapport que les émissions ont « connu une grave dérive propagandiste, relayant des appels au crime, des mensonges et des mots d'ordre organisant des violences de la rue ».

10 h 00. Aéroport d'Abidjan

Quatre à 500 personnes, appelées par la RTI, manifestent devant les deux entrées du 43e BIMa (Bataillon d'Infanterie de Marine), le principal camp de soldats français dans la capitale. Ils sont repoussés par les gendarmes français à coups de grenades offensives et lacrymogènes. Soixante soldats ivoiriens arrivent en renfort sur l'aéroport. En réaction, le général Poncet fait renforcer ses troupes. Depuis l'acquisition par le gouvernement de Sukkhoï et d'hélicoptères d'assaut, la force Licorne s'est dotée de missiles sol-air Mistral, présents sur l'aéroport d'Abidjan. Pas à Bouaké.

Vendredi 5 novembre 2004. Région de Bouaké

Dans la nuit à 20 kilomètres de Bouaké, l'Onuci effectue des tirs de sommations contre une colonne des forces gouvernementales qui se dirige vers le nord. Paris lance un nouvel appel pour un respect absolu du cessez-le-feu. La résolution 15-28 confie un mandat à l'Onuci. La force Licorne est là jusqu'en avril 2005 pour la défendre et lui porter secours. Les règles d'engagement de l'Onuci ne prévoient l'ouverture du feu qu'en cas de légitime défense. L'Onuci ne bouge pas, donc, la force Licorne ne bouge pas. Paris se contente de mettre en alerte trois Mirage F-1 à Libreville. « C'est un traitement un peu hypocrite de la crise », dit un diplomate en poste à Abidjan. Du coup, Laurent Gbagbo continue d'attaquer. Si son offensive éclair réussit, il espère que la communauté internationale va fermer les yeux.
Côté français, beaucoup soutiennent Gbagbo et croient qu'il veut aller aux élections. On est surtout excédé par le blocage du processus de Marcoussis. « Certains se disent que l'opération Dignité n'est pas si mauvaise si elle permet de débloquer la situation politique. Alors, on ferme les yeux. » Voilà ce que pensent les milieux français à l'aube du matin du raid du 6 novembre sur nos soldats à Bouaké.


Ensuite, la conception change radicalement : « Dans cette crise, il y a un avant et un après le raid », confirme un diplomate français.

Samedi 6 novembre 2004, jour du raid 13 h 20

À Bouaké, le Sukkhoï a disparu du ciel après avoir lâché ses roquettes. Dans le camp militaire du lycée Descartes, deux bâtiments sont dévastés, l'un d'eux brûle et on entend les blessés appeler au secours. À Abidjan : le général Poncet, chef de la Licorne appelle « son chef » à Paris, le général Bentégeat, chef d'état-major pour l'informer de l'attaque des forces aériennes ivoiriennes. « Je lui ai demandé quelle devait être notre réaction ? », raconte le Général Poncet. « Détruisez ! » répond le chef d'état-major. « Tout ? » La réponse est claire : « Oui. Tout. »
« Quand le président a appris la riposte, elle était déjà en train de se faire », dit-on au ministère de la Défense. Jacques Chirac, avec le chef de son état-major particulier Jean-Louis Georgelin et Michel de Bonnecorse, aurait ainsi validé a posteriori la décision des militaires.

À 14 h 20 sur l'aéroport de Yamoussoukro

Les deux Sukkhoï, de retour de mission, se posent en bout de piste, non loin d'un point d'appui des militaires français. En descendent son pilote, mercenaire venu de l'Est et son copilote ivoirien. L'appareil est prêt à faire le plein de kérosène et à être réarmé avant de redécoller. Du camp des Français, à 500 mètres, partent deux missiles Milan qui détruisent le nez de chaque appareil. Un hélicoptère de combat ivoirien Mi-24 décolle aussitôt et vient mitrailler les positions françaises. Un VAB (véhicule de l'avant blindé) riposte à coups de canon de 20 mm. L'hélico touché décroche et part en volant de travers pour aller se « vacher », se poser en catastrophe dans le jardin de la résidence présidentielle.
Donnée par l'AFP à 14 h 45 l'information de la destruction des Sukkhoï se répand immédiatement dans tout le pays. Sans évoquer le bombardement qui l'avait précédé, la RTI, dénonce « l'agression barbare des Français ». Pendant une heure environ, l'armée française ne parle pas du raid sur le camp militaire de Bouaké, le temps de prévenir les familles des militaires touchés. Du coup, la destruction des avions ivoiriens apparaît comme un acte unilatéral. Étrangement, la réponse militaire, en réaction au raid de Bouaké, semble ne pas prendre en compte d'éventuelles représailles sur les 14 000 ressortissants français qui vivent en Côte-d'Ivoire. Le plan d'évacuation a été prévu en cas de guerre civile ou d'affrontements internes, pas en réponse à une action hostile du pouvoir à Abidjan, pas à des milices qui s'en prendraient directement à nos concitoyens. Or, pour gérer les combats avec l'armée ivoirienne, le contrôle des foules hostiles et les évacuations des ressortissants en danger, la force Licorne ne dispose dans un premier temps à Abidjan ce soir-là que de… 350 soldats. C'est peu. Avec une incroyable rapidité, les manifestations commencent à se former à Abidjan. La foule se masse au rond-point stratégique d'Akwaba, sur la route qui mène au 43e BIMa et à l'aéroport. Premiers slogans : « À chaque Ivoirien son blanc ! » Et premier mort : un manifestant qui attaque un soldat à coups de machettes est « neutralisé », en clair, abattu.

Avant 16 heures, les premiers appels au secours de ressortissants arrivent à l'ambassade de France

Il y en aura plus d'un millier. Le général Poncet donne l'ordre aux soldats de la Force Licorne de s'emparer de l'aéroport et du carrefour d'Akwaba. Un Transall français est atteint sous le cockpit par une roquette antichar tirée d'un 4X4 de la présidence, deux soldats français sont blessés. « À ce moment-là, je suis entré dans une logique de destruction raconte le général Poncet. Je n'avais pas envie de voir mes troupes au sol se faire vitrifier par les hélicoptères de combat ! » L'ancien chef des Forces spéciales maîtrise parfaitement l'action commando. Les avions et hélicoptères civils présidentiels sont épargnés. Deux autres Sukkhoï, 3 hélicoptères MI-24, 1 MI-8, 1 Puma et un drone de surveillance opéré par des mercenaires israéliens sont détruits ou neutralisés par une section de trente hommes. « Dans un hangar, on a trouvé les deux Sukkhoï, siège éjectable armé, munitions armées avec, à côté, à même le sol, d'un dépôt de 60 tonnes de munitions ! Folie ! » Les gouvernes et circuits hydrauliques des appareils sont immédiatement sabotés et neutralisés. Si les militaires français avaient bombardé le hangar et provoqué l'explosion des munitions, « il y avait de quoi creuser un cratère de 20 m de profondeur et d'endommager la ville sur 5 km de rayon, l'équivalent de la catastrophe d'AZF à Toulouse. »
L'ambassadeur de France en Côte-d'Ivoire veut rencontrer Laurent Ggagbo. Avant de quitter l'ambassade, un militaire français le met en garde : « N'y allez pas. Ils viennent de frapper un de nos avions Transall. » Au moment de partir, le diplomate voit la fumée d'un incendie à proximité : le lycée Mermoz est en flammes. À son arrivée à la résidence présidentielle, son escorte est fouillée et ses gardes du corps renvoyés. L'entretien se passe mal. Au cours de la discussion, Laurent Gbagbo apprend, devant l'ambassadeur de France, et en présence de l'ambassadeur des États-Unis, que ses avions, l'orgueil de son armée, sont anéantis.
Pendant ce temps, on se bat à la mitrailleuse, au RPG et à l'arme automatique à l'aéroport. Six militaires ivoiriens sont tués. Dans le même temps, soldats et gendarmes doivent juguler les manifestations de Patriotes qui saccagent les installations météo et pillent la zone de catering. Il faudra attendre 2 h 30 du matin pour contrôler le périmètre large de l'aéroport. La bataille est capitale : « Bloquer l'aéroport revenait à interdire l'arrivée de nos renforts et l'évacuation de nos ressortissants », dit le chef de la Force Licorne.
D'ailleurs, depuis 10 h 30 du matin, des manifestations bloquent aussi les deux entrées du 43e BIMa. Et les routes de tout le pays sont bientôt coupées par des barrages. Le plan est clair : paralyser les mouvements de l'armée française, couper ses communications avec ses forces de l'extérieur.

Vers 17 heures, les pillages commencent dans Abidjan

Trois cents domiciles, ciblés et essentiellement français, seront saccagés. Quatre écoles sur cinq sont ravagées ou brûlées. Guidés par des « individus bien habillés, des soldats ou des gendarmes », les groupes de Patriotes, qui détiennent des listes d'adresses passent à l'action. Aux émeutiers se mêlent les évadés de la prison centrale : 3 835 détenus s'enfuient par les égouts, curieusement laissés sans surveillance du samedi au lundi… 19 évadés meurent pendant les événements, 127 seront repris. Les magasins sont dévastés. Quand une porte blindée résiste aux coups de hache, le mur est défoncé à coups de masse. Violence contrôlée : « Ils nous ont terrorisés pour nous chasser, ils n'ont pas voulu, cette fois, nous tuer », constate un rescapé. Exfiltrés de leurs maisons assiégées, parfois hélitreuillés, les Français, puis tous les blancs, 8 300 personnes au total, sont conduits par les soldats de Licorne jusqu'au 43e BIMa, près de l'aéroport.

Vers 18 heures, le chef des Patriotes, Charles Blé Goudé, lance à la télévision ivoirienne un appel :

« Si vous êtes en train de manger, arrêtez-vous, si vous dormez, réveillez-vous. Tous à l'aéroport, au 43e BIMa. L'heure est venue de choisir entre mourir dans la honte ou dans la dignité. » Déjà, les manifestants occupent le carrefour d'Akwaba. Ceux des quartiers de Youpougon et du Plateau descendent le boulevard du Général-De-Gaulle et s'apprêtent à passer les ponts qui mènent vers le carrefour. Que la foule, estimée à 40 000 à 50 000 personnes réussisse à faire la jonction avec ceux qui encerclent l'aéroport, et le flot submergera le plus grand camp militaire français de Côte-d'Ivoire.

À 23 h 30, c'est l'alerte

Ordre est donné aux hélicoptères de décoller. Mission : surveiller le pont et interdire si nécessaire par des tirs d'intimidation le passage des manifestants par le pont Charles-De-Gaulle. Deux hélicoptères Gazelle décollent de la base du 43e BIMa. Dans l'un des appareils, le capitaine Thierry, 31 ans, dans les Forces Spéciales depuis huit ans dont une mission au Kosovo. « Deux kilomètres plus loin, on a recommencé à subir les premiers tirs de Kalachnikovs. » Dans son cockpit, tous feux éteints, à travers ses lunettes de vision nocturne, il voit la ville comme en plein jour. « Arrivés près du pont, on a découvert les manifestants, un flot alimenté par des bus en provenance du centre-ville, une foule gigantesque. » Les balles de Kalachnikovs zèbrent le ciel, mais le pilote note surtout des tirs de mitrailleuses lourdes de calibre 14,5 mm, capables d'abattre un avion ou un hélico, « des rafales prolongées de traçantes qui montaient vers nous, cherchaient l'ombre de notre hélico, se guidaient sur le bruit et le départ de nos tirs ». Son appareil, toujours en mouvement, est guidé par un deuxième Gazelle, immobile, haut dans le ciel, inaccessible avec un pilote les yeux rivés sur son écran thermique qui le prévient : « Les manifestants reviennent ! » Le capitaine Thierry fait alors un passage, tire 100 mètres avant la tête de la manifestation, dans l'eau, en perpendiculaire par rapport au pont, en tirs fichants, de façon à éviter les ricochets : « Je n'ai jamais eu l'ordre de destruction ». Des rafales courtes, cinq à six obus de 20 mm, qui provoquent des geysers et de grandes brassées d'étincelles, de flammes au contact de la lagune. Sa mitrailleuse peut cracher 1 000 coups/minute. Cette nuit-là, les deux hélicoptères vont tirer 400 obus au total : « Cela fonctionnait très bien. La foule faisait demi-tour ». Avant de revenir. Derrière la foule, des tirs en l'air encouragent la foule à se lancer sur le pont.
Dans la nuit, une voiture réussit à passer malgré les tirs dans l'eau. Un quart d'heure plus tard, deux autres véhicules blancs tentent leur chance. Le capitaine Thierry fait un passage, tire dans l'eau et sur le parapet du pont sans arrêter les deux voitures, puis finit son tir sur la chaussée du pont. Des images de télévision montrent des gerbes d'étincelles et les explosions sous le nez des véhicules : « Je craignais de les avoir touchées. Avec des obus de 20 mm, il n'en resterait pas grand-chose. » Des hommes jaillissent des voitures, warnings allumés. Dix minutes plus tard, son ailier lui signale que les deux véhicules rescapés repartent en sens inverse. Indemnes. Vers quatre heures du matin, la foule reflue enfin pour ne plus revenir : les ponts ont été tenus.

Dimanche 7 novembre 2004

Au cours de la nuit et du jour précédent, 1 390 ressortissants français ont été secourus. Certains ont reçu l'aide de gendarmes ivoiriens, de militaires ou de leurs voisins. Dans d'autres cas, au contraire, ce sont des hommes en uniforme ou des civils en armes qui ont encadré le pillage, les passages à tabac et les viols. Un témoignage signale le cas d'un mari victime d'un simulacre d'exécution et sa femme violée par un militaire, une arme braquée sur la tempe. À 6 h 25, les premiers renforts, 150 légionnaires de Libreville, arrivent à l'aéroport, ils seront suivis de 150 autres un quart d'heure plus tard.
À 7 h 45, une colonne blindée quitte Bouaké. Elle est commandée par le colonel Destremau, 44 ans, saint-cyrien, le plus haut responsable militaire de la région, celui dont les hommes ont été touchés par le raid des Sukkhoï. Homme expérimenté, il a été retenu plusieurs jours en 1988 dans l'affaire de la prise d'otage de la grotte d'Ouvéa en Nouvelle-Calédonie. On lui demande de rejoindre au plus vite la capitale, à près de 400 kilomètres de Bouaké. Une expédition à haut risque compliquée par « l'affaire de l'hôtel Ivoire ». Il raconte : « Je constitue un groupement blindé de 300 soldats et d'une soixantaine de véhicules, – canon de 105 mm et mitrailleuses 7,62. Sur le chemin, notre colonne doit passer à vive allure des barrages enflammés, sous le feu d'armes automatiques. Un de mes marsouins est touché d'une balle au casque ; un VBL [véhicule blindé léger] se retourne. En tête de colonne, je fais tirer des rafales d'intimidation au-dessus de la foule pour ne pas risquer d'écraser des manifestants. À Yamoussoukro, je trouve une ville défigurée, des façades détruites, des magasins pillés et des rues étrangement jonchées de nuages de papier blanc… À 50 kilomètres d'Abidjan, les affrontements sont plus violents. Je dois faire tirer au canon de 105 mm dans les camions obstacles. L'arrivée dans le quartier de Youpougon est très impressionnante. Un gendarme ivoirien arrive, je demande le passage. Réponse du gendarme : "Impossible. Ils ont essayé de détruire mon propre véhicule !" Il est minuit, Youpougon est en flammes. Un millier de manifestants, vingt ans en moyenne, apparemment sans armes, essaie de submerger nos blindés. La manifestation recule, se disperse puis revient. Face à une foule de ce type où la pression est constante, les sommations classiques n'ont aucun sens et nous pratiquons des tirs d'intimidation en l'air ou au-dessus de la foule. Le bruit, les flammes, la proximité des manifestants : c'est un cauchemar. J'aurais préféré affronter des roquettes antichars plutôt que de demander à mes hommes de sortir des blindés à découvert face à la foule pour dégager les obstacles. » À 21 h 16, à Paris, le général Henri Bentégeat chef d'état-major de l'armée française reconnaît que les soldats de Licorne ont pu « blesser ou tuer quelques personnes ».

Nuit du 7 au 8 novembre 2004

Dans la nuit, le président Gbagbo exhorte les Ivoiriens au calme, mais le quartier de Youpougon est en pleine émeute. La colonne de Bouaké se trompe de chemin et, au lieu de l'hôtel Ivoire, arrive droit sur… la résidence présidentielle. À Paris, un conseiller de Chirac est réveillé par un proche de Gbagbo : « Ne faites pas tirer, on se rend ». Stupéfait le conseiller rassure son interlocuteur : « La France n'a pas vocation à faire des coups d'État. » Un officier ivoirien s'avance vers les blindés égarés, reconnaît parmi les Français un camarade de promotion de Saint-Cyr et le remet en plaisantant sur le bon chemin : « Là, mon vieux, tu vas droit chez notre président ! L'hôtel Ivoire ? Ah ! Demi-tour, c'est dans le sens opposé. Bonne route ! »

Lundi 8 novembre 2004. L'affaire de l'hôtel Ivoire

6 h 00 du matin : « Ma mission est claire, dit le colonel Destremau : regrouper nos ressortissants, les sécuriser et les faire évacuer sur une barge par la lagune jusqu'au 43e BIMa. Un peu avant 6 heures du matin, le 8 novembre, j'arrive à la tour de l'hôtel Ivoire où je place mes blindés et des barbelés pour délimiter un périmètre de sécurité qui englobe les deux premières rangées d'arbres. Dans l'heure qui suit, la foule des manifestants arrive. D'abord, des adolescents puis de jeunes adultes encadrés par des militaires. On reconnaît parmi eux des officiers et des sous-officiers que nous avons croisés dans la "zone de confiance" [qui sépare les forces du Nord et du Sud]. Nous demandons : "Que faites-vous là ? – Nous sommes avec les Patriotes !" Slogans, injures, obscénités, le harcèlement commence. » Dans le plan d'évacuation des résidents français, quatre points de rassemblement ont été prévus : mais le lycée Mermoz a brûlé, le lycée Blaise-Pascal est saccagé, l'hôtel Golf est loin de tout, ne reste que l'hôtel Ivoire. Immédiatement, la radio ivoirienne appelle à converger « massivement » vers l'hôtel et former un bouclier humain pour empêcher l'armée « coloniale de tuer le président ». Un pasteur parlera à l'antenne de la guerre de Dieu contre l'armée de Satan.

Mardi 9 novembre 2004

Après quarante-huit heures d'affrontements, les unités engagées le 6 et le 7, épuisés, sont enfin relevées. Pas les hommes du colonel Destremau en poste à l'hôtel Ivoire : « Le matin du 9 novembre, mes marsouins tirent en l'air et un sous-officier effectue un tir fichant, vers le sol pour contrer une tentative d'infiltration à la droite de l'entrée. Puis des Patriotes arrivent en bateau par la lagune et tentent de débarquer derrière l'hôtel. Ils sont repoussés par les rafales de 20 mm de nos hélicos. J'inspecte l'hôtel. Il est à proximité de la résidence présidentielle. En voulant mettre mon PC opérationnel en hauteur, on tombe sur des hommes armés de M-16, qui s'occupent du matériel technique de télécommunications [des Israéliens chargés des écoutes téléphoniques]. Le PC est installé à la réception et je place six tireurs d'élite au sixième étage. J'ai une première réunion avec le directeur de cabinet et le porte-parole du président Gbagbo. Ils sont à la fois effrayés et haineux : “Pourquoi êtes-vous aussi près de la présidence ?” J'explique ma mission d'évacuation… Ils ne m'écoutent pas : “La foule ne vous laissera pas rester ici !” Dehors, la population hurle, compacte, menaçante : “Vous venez tuer le président ! Vous avez Ouattara [chef de l'opposition] dans un de vos chars !” On explique, les gens se calment, puis la rumeur reprend aussitôt. » En fin de matinée, la foule grossit autour de l'hôtel. Ils sont 5 000 peut être. Parmi eux, Michelle, étudiante de 23 ans. Issue de l'ethnie baoulé, elle n'est pas patriote et, comme sa famille et son village, se réclame du PDCI. Mais les images de la « barbarie française » et les photos, macabres, de manifestants tués, diffusées en boucle par la RTI l'ont décidé à rejoindre le camp des nationalistes. Comme les Patriotes elle danse sur un rap à la louange de « Lumumba, Sankara, Mandela, Gbagbo », persuadée de rejoindre la nouvelle lutte anti-coloniale des Africains. « Dans la matinée, poursuit le colonel Destremau, je reçois un ultimatum : “Vous devez être parti à
15 heures !” J'attends avec impatience l'arrivée du colonel Bi Poin et de ses gendarmes qui doivent contrôler la foule. Il me dit : “Faites reculer vos gens. Nous allons nous intercaler entre vous et les manifestants.” Jusqu'alors, il y avait des soldats ivoiriens qui nous aidaient en se plaçant dos aux barbelés, face aux manifestants. Les gendarmes de Bi Poin se placent, eux… avant les barbelés qui disparaissent aussitôt, avalés par la foule : je n'ai plus de périmètre ! J'interpelle Bi Poin : “S'il y a imbrication, je vais devoir faire tirer. Et je n'ai que des balles réelles !” Un député ivoirien présent sur les lieux en est conscient et s'en prend aux gendarmes : “Arrêtez ! Nous allons au drame !” Mais les gendarmes reculent encore, la partie gauche de mon dispositif est imbriquée dans la foule. Un officier m'avertit : “Mon colonel, on se fait submerger !” Très vite, j'ai compris que le colonel Bi Poin, connu comme un dur du régime, n'était pas là pour nous aider mais au contraire pour laisser passer la foule… Un des manifestants grimpe sur un blindé AMX-10, s'approche du canon et… arme la mitrailleuse ! Un de mes hommes tire vers lui. Il m'a affirmé ensuite que c'était un tir d'intimidation. Tous mes marsouins tirent en l'air en même temps. Un groupe de dix hommes des Forces spéciales, arrivé une heure plus tôt en renfort, dispose d'armes non-léthales, des balles gomme cogne [en plastique] et des grenades de “désencerclement” qui projettent des éclats de gomme dure. Tout le monde est imbriqué : les gendarmes à l'intérieur, mes hommes et les manifestants qui poussent physiquement. La fusillade dure entre trente secondes et une minute. Seules les Forces spéciales ont tiré à tir tendu avec leurs balles gomme cogne. Mes hommes, eux, tiraient à balles réelles, mais en l'air. Tirer dans une foule compacte avec des armes de guerre ? Vous n'y pensez pas ! Il y aurait eu des dizaines de morts ! Les gendarmes ivoiriens tiraient eux aussi des balles de Kalachnikov que nous n'utilisons pas. Des coups de feu sont partis d'autres endroits. Il y a eu un gendarme ivoirien tué. Et un autre blessé par une balle gomme cogne. J'ai crié : “Halte au feu !” On a tiré plus de 2 000 projectiles.
Vers 16 h 30, j'ai l'ordre de quitter l'hôtel. Il faut braquer les gendarmes pour pouvoir sortir. Aucun de mes marsouins n'a basculé dans la vengeance. L'hôtel Ivoire était un guet-apens, pour provoquer un massacre de 20 à 30 civils, pendant que le président sud-africain M'Beki était dans la résidence proche du président ivoirien, une provocation destinée à compromettre l'armée française. J'accuse le colonel Bi Poin d'être un menteur, un manipulateur, qui avait un dessein, – nous faire tirer dans la foule et provoquer un drame, – et qui est prêt à sacrifier la vie de ses compatriotes. »

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Vous n'êtes pas des criminels, mais des serviteurs de la République.

Jean-Marie CHABAUD