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RFI : Affaire Firmin Mahé : «On a bien une confrontation entre la légalité et la légitimité»

Mercredi 5 décembre 2012

En 2005, le colonel Cotard était porte-parole de la force Licorne à Abidjan. Il témoigne aujourd'hui au micro de Christophe Boisbouvier pour Rfi

RFI : Vos quatre compagnons d’armes sont jugés pour le meurtre d’un jeune Ivoirien en 2005 dans l’ouest de la Côte d’Ivoire. Ils étaient persuadés que c’était le coupeur de routes qui terrorisait la région. Pourquoi ne l’ont-ils pas ramené à Abidjan pour le confier à la justice ?

Jean-Luc Cotard : Parce qu’il faut bien voir que, visiblement, ils ont déjà une expérience d’arrestation de Firmin Mahé. Ils ont confié « ce bandit de grand chemin », pour reprendre leur expression, à la police de l’ONU qui a relâché l’individu quelques heures après.

Ils n’ont pas confiance dans la police de l’ONU ?

En fait, il y a un problème de confiance entre les Français dans l’ouest ivoirien, l’ONU en général et en particulier la police de l’ONU.

C’est ce qui fait dire à l’un des quatre accusés : « pour nous c’était la moins pire des solutions » ?

C’est ce que dit l’adjudant-chef Guy Raugel : « Grâce à la disparition de Firmin Mahé, il y a eu un peu plus d’une année de tranquillité dans la région ». Et surtout, lorsqu’il dit « en tuant Mahé, j’avais conscience de sauver des vies ». Et donc là, on a bien une confrontation entre la légalité et la légitimité. C'est tout l'intérêt de ce procès, parce qu’il met en exergue les contradictions devant lesquelles les soldats peuvent être placés sur le terrain entre le fait qu’ils soient des représentants de la France -pays des droits de l’homme- et ils en sont totalement conscients, et puis la nécessité d’efficacité qui leur est enseignée depuis le début : « Qu’est-ce que je dois faire, légalité-légitimité »… C’est vraiment quelque chose qui est un déchirement. Est-ce que la fin justifie les moyens ? Et là, c’est une question qui doit être réfléchie largement en amont, de façon à ce que, au moment de l’action, on n’ait pas à se poser ce type de problème.

Mais le colonel Eric Burgaud est comme vous. Il a été formé à Saint-Cyr. Il a suivi de nombreux cours sur le respect des droits de l’homme. Il en a encore suivi quand il arrivait à Abidjan avec la force Licorne. Pourquoi a-t-il oublié tout ce qu’on lui avait enseigné ?

Il n ‘a pas oublié et, moi comme mes camarades, nous avons été extrêmement surpris que cela puisse arriver, à lui en particulier. On s’aperçoit que mon camarade Burgaud était seul, parce que, au sein du bataillon, il y avait un problème avec son adjoint. Il était seul face à la pression qui est exercée par l’échelon supérieur, à savoir le général Henri Poncet. Il était seul puisqu’il n’avait pas la vision de recul des capitaines qui normalement commandaient l’adjudant-chef Raugel. Et l’adjudant-chef Raugel était seul face au colonel, avec la pression de ce dernier. Donc, on a l’impression que la solitude a dû jouer énormément, parce que dans les moments de tension, le chef a besoin de se confier. Il n’est pas un être surnaturel. Il a besoin de se confier pour évacuer la pression. Et là, on a l’impression que cette soupape n’a existé à aucun niveau hiérarchique.

Le meurtre de Firmin Mahé intervient huit mois après la fusillade devant l’hôtel Ivoire. Est-ce qu’à cette époque-là, l’armée française ne se sent pas toute puissante en Côte d’Ivoire ?

Ce n’est pas une question de toute puissance de la force Licorne, c’est une question d’état d’esprit peut-être du commandement de la force Licorne. Quelle a été la pression qui a pesé sur les épaules du commandement de la force Licorne ? Quelle est la pression qui a été transmise directement au niveau des groupements tactiques inter-armés dispersés sur tout le territoire de la Côte d’Ivoire ? Ca, c’est la véritable question. Est-ce que le commandement de la Licorne n’avait pas des pressions pour être efficace le plus rapidement possible ? Je ne sais pas.

Voulez-vous dire que le général Poncet avait lui-même des pressions de la part du pouvoir politique à Paris ?

C’est fort possible qu’à l’issue de l’affaire de Bouaké et d’Abidjan de novembre 2004, il y ait eu sur les épaules du commandement des pressions politiques.

Donc, pour parler clairement, il y a eu des pressions de Jacques Chirac et du gouvernement français sur le commandement Licorne à Abidjan, pour qu’il y ait plus de résultats dans son action ?

L’efficacité. Pourquoi l’efficacité à ce moment-là ? Parce que le pays est en crise du point de vue économique et, en particulier, il faut que tout ce qui est commerce de bois, de cacao puisse être acheminé vers le port San Pedro. Pour éviter l’asphyxie, il faut éviter que les brigands ne profitent de la situation pour couper les routes, et donc par glissements successifs on arrive à dire : si je réussis à supprimer, au sens physique du terme, l’individu, il n’y aura plus de problèmes.

Sur la chaîne de commandements, le colonel Burgaud dit qu’il a donné l’ordre de tuer sur feu vert du général Poncet, le chef de Licorne. Or mardi 4 décembre, devant la cour, le général Poncet a formellement démenti. Qu’est-ce que vous en pensez ?

Là c’est un problème de dignité et de conception de ce qu’on l’on est. Et Burgaud, de façon très digne, dit « maintenant je fais face avec mes subordonnés ». Et donc, implicitement, il accuse le général Poncet de manquer de dignité. Ca va être toute la question qui va se poser pour les membres du jury : savoir si ce hiatus au niveau hiérarchique supérieur ne provoque pas une circonstance atténuante.

Vous êtes troublé par ce témoignage de Burgaud à l’égard de Poncet ?

J’ai été franchement troublé par sa déclaration, elle m’a ému. J’ai retrouvé le camarade que je connaissais à Saint-Cyr, qui était intègre, fiable, loyal et qui assume ses actes, même si les faits amènent à un meurtre.

Et cette phrase, « Roulez doucement, vous me comprenez ». Elle n’est pas impossible ?

Qu’est-ce que vous voulez que je vous dise ?

Certains sont étonnés par le non-lieu dont bénéficie le général Poncet et se demandent s’il n’est pas épargné parce qu’il sait trop de choses, notamment sur les évènements de novembre 2004 ?

C’est une bonne question.

Vous n’en direz pas plus ?

(Rires). Non, non. C’est une bonne question.

Christophe Boisbouvier

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Ludovic TREZIERES