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La défense plaide l'humanité des soldats

Vendredi 7 décembre 2012

Un fil rouge relie le "petit gradé" Ben Youssouf, pilote de blindé, le brigadier Schnier, son alter ego du 4e Régiment de chasseurs, l'adjudant-chef Raugel, chef du peloton, et le colonel Burgaud, chef de corps du 13e Bataillon de chasseurs alpins. Il ne s'agit plus seulement de ce mort qui les tient serrés ensemble, dans le tourment, depuis sept ans. Devant la cour d'assises de Paris, qui juge les quatre anciens militaires de la force Licorne pour le meurtre d'un "coupeur de route", Firmin Mahé, en mai 2005, en Côte d'Ivoire, on parle, jeudi 6 décembre, avec les plaidoiries de la défense, de l'esprit du soldat et du cœur des hommes.

"Ce qui nous menace, c'est l'armée mécanique, l'armée des soldats de plomb, l'armée qui ne pense qu'au droit", a conclu Jacques Trémolet de Villers, avocat de Guy Raugel, celui qui a étouffé Firmin Mahé sous un sac plastique pour exécuter un ordre impossible. Contre ces soldats qui, sur un ordre implicite et illégal de leur hiérarchie, ont tué un civil, l'avocate générale avait dans la matinée requis des peines allant de cinq ans d'emprisonnement, pour le colonel, à six mois de prison avec sursis, pour Ben Youssouf.

"Vous avez à juger des hommes prêts à mourir pour leur chef, pour la mission. Qui est prêt à mourir pour des inconnus ? En 2012, ce sont eux ", a souligné Me Eric Morain, pour le brigadier-chef Lianrifou Ben Youssouf. Lui, le petit dernier de la chaîne hiérarchique, n'a même pas été entendu dans l'enquête de commandement déclenchée à la fin de 2005 par le ministère de la défense. Il avait tout misé sur l'armée. L'affaire a tout cassé, le couple, la maison, l'avenir rêvé pour les enfants.

Les yeux rivés sur les nids-de-poule de la route qui reliait le poste français de Bangolo au PC de Man, il pilotait, de nuit, dans cette zone de confiance qui était en 2005 la plus dangereuse de Côte d'Ivoire, le blindé de 4,5 tonnes armé pour le combat, dans lequel Firmin Mahé est mort. Il n'a pas vu grand-chose de ce qui se passait à l'arrière et n'a donc rien pu empêcher, plaide l'avocat. "Il a reçu un ordre", a résumé Me Morain, et comme en a témoigné le général Bruno Dary, ancien parachutiste célèbre, devant la cour, "celui qui conduit d'un point A à un point B n'exécute pas un ordre illégal".

De Johannes Schnier, "tous les témoins ont dit qu'il ne pouvait strictement rien faire", a plaidé Me Jean Balan. Le brigadier a redressé le blessé, alors allongé dans le blindé, à la demande de l'adjudant-chef. Il s'est exécuté, avant de comprendre dans quel but il fallait rapprocher la tête du criminel du sac en plastique qui allait l'étouffer. Une horreur qui l'a plongé, depuis, dans la dépression.

"J'AI REÇU L'ORDRE DE TUER MAHÉ, J'AI TUÉ"

La loi prévoit qu'un soldat puisse désobéir face à un ordre "manifestement illégal". Le brigadier ne pouvait "absolument pas" l'évaluer, a témoigné le 4 décembre le général Renaud de Malaussène, qui fut commandant, avec le général Henri Poncet, de la force Licorne. "On dit que les soldats sont de la chair à canon. S'ils sont condamnés, ces soldats deviennent de la chair à canon juridique aussi !" a conclu Me Balan.

Le lendemain de son acte, le 14 mai 2005, l'adjudant-chef Guy Raugel avait rédigé un compte rendu détaillé de ce qu'il avait fait, "son acte d'accusation", selon Me Trémolet de Villers. "J'ai reçu l'ordre de tuer Mahé, j'ai tué Mahé", y écrivait-il. Depuis, "les seuls à qui on n'a jamais rien demandé sont ceux qui ont mis ces soldats-là dans une telle situation". Pour ces derniers, les choses sont depuis le début d'une simplicité dramatique. Raugel, le chef aimé de tous, épanoui dans la carrière militaire, "cet homme, n'a pas aimé, n'aime pas et ne peut aimer le geste qu'il a commis. Il ne serait pas sinon à y penser tout le temps. Il est habité pour cela. Je ne veux pas que cet aveu qu'il a fait soit retenu contre lui", ajoute son défenseur.

L'experte psychologue qui a examiné Raugel a fait l'entretien le plus long de sa carrière, six heures. Geneviève Fassin a décrit un homme à la dignité perdue, qui a eu le sentiment d'avoir été lâché par la hiérarchie : ce qu'il a fait, "c'est un acte de respect de la parole supérieure, et de reconnaissance de sa position de subalterne", a-t-elle expliqué à la cour, la veille. Au moment de l'expertise, l'adjudant-chef avait déjà fait son procès et s'était condamné lui-même. "Pour lui, la prison serait un arrêt de mort, le condamner au conflit perpétuel de conscience, à la folie ", avait-elle conclu.

"Le soldat qui peut donner sa vie, et qui peut donner la mort pour sa mission de sauver la population, déteste donner la mort ", a précisé Me Trémolet de Villers. "C'est le vrai paradoxe du soldat. Ceux qui aiment la mort, ce sont des mercenaires. L'armée les écarte." Pendant le mandat des hommes de Raugel en Côte d'Ivoire, un massacre de villageois a eu lieu à quelques centaines de mètres d'un poste de l'ONU, qui n'a rien vu. "C'est ça, le crime, par omission", a lancé l'avocat, en réclamant l'indulgence pour "un homme de cœur".

"VOUS M'AVEZ COMPRIS"

Le colonel Eric Burgaud a vécu lui, un "véritable combat de valeurs", souligne son défenseur, Alexis Gublin. Pour ce catholique humaniste que tous décrivent comme un chef exceptionnel, "la vraie question se pose entre le mal et le pire". Le colonel dit avoir passé l'ordre que lui a donné son général commandant la Licorne, Henri Poncet. Ce que ce dernier a toujours nié, jusque devant la cour, où il est venu comme simple témoin le 4 décembre. Ce jour-là, il a répondu à Me Gublin en achevant une phrase alambiquée par un "vous m'avez compris". Ces mêmes mots avaient accompagné l'ordre entendu par le colonel Burgaud, celui de laisser mourir Firmin Mahé dans le blindé en "prenant tout son temps" sur la route. Ce sont aussi les mots que transmettra le colonel à l'un de ses capitaines, qui, lui hochera la tête silencieusement, en guise de confirmation honteuse, à l'adresse de Raugel qui venait réclamer un ordre clair.

Pour Me Gublin, il manque évidemment des responsables dans ce procès. "On vous demande de choisir des coupables dans une liste triée !" a-t-il lancé aux jurés. Le général Poncet "a donné l'ordre de neutraliser Mahé. Il n'a pas su protéger ses hommes. Il les a laissés sombrer". Et quand bien même les jurés en doutent, en raison du non-lieu accordé à Henri Poncet, le doute, a rappelé l'avocat, doit profiter à l'accusé. Lui a dit "j'ai été lâche" de ne pas refuser cet ordre. Il a vécu le déni du général comme "un véritable abandon", avait dit l'experte psychiatre.

Me Balan n'a pas épargné les hauts gradés qui sont venus à la barre "répondre avec beaucoup d'aplomb mais toujours à côté de la plaque". Selon lui, le 4 décembre, "Poncet mentait avec un aplomb total". Mais l'avocat dit aussi être le seul à l'excuser. "Tout part de l'affaire de Bouaké, où neuf soldats français sont morts et trente-neuf ont été blessés." Le gouvernement français, accuse l'avocat, a couvert les assassins en laissant partir les auteurs du bombardement. Une instruction est en cours. "Les victimes, c'étaient les hommes de Poncet. Poncet s'est senti profondément trahi par le pouvoir politique dans cette affaire. Avec Mahé, affaire qu'il a couverte au début, il a été trahi une deuxième fois quand publicité a été donnée par le ministre à ces faits." Voilà pourquoi il se tait, explique l'avocat. Le général s'est dit "Ils veulent m'avoir ? Ils ne m'auront pas." Des hommes d'honneur, il n'y en a que quatre devant la cour d'assises, a plaidé la défense.

Verdict vendredi 7 en fin de journée.

Voir l'article complet sur le site du Monde

Nathalie Guibert - Le Monde du 7 décembre 2012

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