eclairage général poncet

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Henri Poncet est accusé d'avoir donné la consigne implicite d'exécuter Firmin Mahé, ce jeune Ivoirien tué en mai 2005 par des soldats français. Ce que

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Eclairage sur le général Poncet

Jeudi 5 janvier 2006

Le général Poncet est tombé. Dans les couloirs de l'état-major des armées, où il est désormais affecté à la direction du renseignement militaire dans l'attente de son procès, les regards le fuient et peu de mains se tendent. On se contente de le saluer, ou plutôt de saluer réglementairement les quatre étoiles de général de corps d'armée qu'il porte sur sa manche.

Son heure de gloire n'est pas si vieille. Voici dix-huit mois, il était à la tête du prestigieux Commandement des opérations spéciales (COS) et, chaque matin, participait à un briefing en tête à tête avec le chef d'état-major des armées, Henri Bentégeat. C'était l'élève préféré du maître. Bien noté, mais pas toujours très sympathique avec ses petits camarades moins bien classés ou inscrits dans une filière moins noble. Aujourd'hui, ceux-ci tiennent leur revanche. Dans l'armée, sa mise en examen pour "complicité d'homicide volontaire" dans l'affaire Mahé, ce jeune Ivoirien tué en mai 2005 par les soldats français, n'a pas fait que des malheureux. D'abord surpris de la publicité autour de cette "triste affaire", gênés par l'image négative pour l'institution militaire, certains n'ont pourtant pas caché leur satisfaction. Ici et là, on a même bu le champagne, tant les rancoeurs s'étaient accumulées.

"Enfin, la vérité sur le personnage éclate !" s'exclamait ainsi un officier, juste après l'annonce de la suspension du général par la ministre de la Défense, le 17 octobre. Certes, tous ne l'ont pas lâché. Henri Bentégeat le reçoit au moins une fois par semaine et continue de penser que "très peu de généraux français auraient été capables de faire ce qu'il a réussi" en Côte-d'Ivoire. Quant au chef d'état-major de l'armée de terre, Bernard Thorette, il en parle toujours, en privé, comme d'un "ami".

Un ami encombrant. S'il "assume" avoir couvert ses subordonnés, le général Poncet a-t-il, oui ou non, donné l'ordre d'exécuter de sang-froid un civil ivoirien à qui l'on reprochait des exactions contre les populations locales ? Bien entendu, son avocat, Me Jean-René Farthouat, le "dément formellement". Le problème, comme on le sait désormais, c'est que deux autres officiers ont affirmé le contraire. Pour le général Renaud de Malaussène, qui était son adjoint "opérations" en Côte-d'Ivoire, "Poncet a donné l'impulsion". Le colonel Eric Burgaud, qui commandait alors les forces dans l'ouest du pays, affirme que "l'idée est venue" du général. Evoquant le sort de Firmin Mahé gravement blessé, Poncet lui aurait dit au téléphone : "Vous le remontez à (l'hôpital de) Man. Vous roulez doucement. Vous me comprenez." (Libération du 2 décembre 2005)

"Burgaud ment dans les propos qu'il me prête", réagit Poncet.

La querelle de Saint-Cyriens vire à l'aigre. Le langage des casernes n'est pas toujours "carré", c'est-à-dire clair, net et précis. Surtout lorsqu'on aborde des sujets sensibles. On ne tue pas, on "neutralise" ; on ne parle pas de commandos des opérations spéciales, mais de "moyens spécialisés". Tout le monde comprend, car les militaires sont censés partager une culture commune, qui leur permet de s'entendre à demi-mot. L'"impulsion", l'"idée" d'exécuter Mahé viennent de Poncet, disent ses accusateurs. Mais l'ordre ? Le "Vous me comprenez" du responsable militaire est-il un ordre ? Un ordre "implicite" ? Le procès pourrait tourner autour de ces interrogations.

Béret rouge ou noir : deux cultures militaires distinctes, voire opposées

Le général Poncet se défend d'avoir donné une consigne "implicite". Mais il le fait avec un argument surprenant. Interrogé à la mi-décembre dans le bureau de la juge d'instruction Brigitte Raynaud, il expliquait qu'il aurait été "stupide" de sa part de livrer un ordre illégal "à quelqu'un (le colonel Burgaud, ndlr) qu'il connaissait depuis seulement trois mois" ! Autant dire qu'il ne faisait pas confiance à ce colonel placé temporairement sous ses ordres. Ou que, s'il l'avait connu depuis des années, il aurait pu ne pas être "stupide" de donner un tel ordre illégal...

Pour comprendre cette défiance, il faut regarder la photo sur laquelle le général Poncet pose aux côtés de son adjoint, le général de Malaussène, lors de leur séjour à Abidjan. Ils sont évidemment en uniforme, un treillis camouflé. Un détail les sépare. Le plus petit (Poncet) porte le béret rouge des parachutistes ; le plus grand (Malaussène), un grand béret noir, la «tarte» des chasseurs alpins. Burgaud est lui aussi un chasseur alpin.
Deux cultures militaires distinctes, voire opposées.
Le para a tendance à mépriser l'alpin : pour lui, c'est à peine un soldat, certainement pas un "warrior". Prototype de l'officier de tradition noble et catholique, Malaussène ne l'ignore pas. Interrogé en décembre par la brigade criminelle, il exprimera tout son dépit : "J'ai eu à m'interroger sur l'utilité de ma présence (au sein de la force Licorne, ndlr) dans la mesure où le général Poncet s'appuyait sur des services qui m'échappaient, à savoir les forces spéciales, un bureau d'études et d'autres "fidèles du renseignement"."

Henri Poncet, 56 ans, n'est pas seulement un para. Il appartient à ce que certains considèrent comme l'élite de l'armée : les troupes de marine. Héritiers des troupes coloniales, les marsouins, qui appartiennent à l'armée de terre, sont les spécialistes des interventions en Afrique. Preuve de leur influence au sein de l'institution, le chef d'état-major des armées ­ comme son prédécesseur ­ et le chef d'état-major de l'armée de terre en sont issus. Poncet fait partie de la famille, c'est un "para colo" dont la carrière s'est déroulée chez les parachutistes d'infanterie de marine, en particulier au 3e RPIMA.
C'est la tradition Bigeard, celle des colonels baroudeurs. Dans ce monde un peu à part, on cultive volontiers le souvenir de la guerre d'Indochine et, dès qu'on se retrouve entre soi, celui de l'Algérie.

Depuis lors, la "coloniale" a été de toutes les opérations extérieures (opex) de l'armée française. Mais la fin du service national, décidée en 1996, lui a porté un coup dur, fatal disent même certains. Dans une armée entièrement professionnelle, tous les régiments sont désormais appelés à partir en "opex" ou en "tournantes", les séjours de quatre mois par rotation. L'Afrique n'est plus le pré carré des Troupes de marine. Du coup, il n'est pas rare de croiser des chasseurs alpins en Afrique. Au grand dam de certains qui pointent leur manque d'expérience du terrain et leur peu d'habitude des situations de crise.

Né en Algérie, Poncet met sans cesse en avant sa connaissance réelle de l'Afrique. Il a servi au Tchad, à Djibouti, à La Réunion. En 1994, à la tête de son régiment, il participe à l'opération Amaryllis d'évacuation des ressortissants français du Rwanda, aux tout premiers jours du génocide. Cela lui vaudra d'être auditionné, en 1998, par les parlementaires de la mission d'information sur le Rwanda. C'est sous sa responsabilité que se déroulera dans l'urgence l'évacuation des 8 000 Français d'Abidjan, en novembre 2004. De 1995 à 1999, il est le conseiller Afrique au cabinet de deux ministres de la Défense, Charles Millon (UDF) puis Alain Richard (PS).
Dans le milieu militaire, la rumeur le donne franc-maçon, même s'il va à la messe. De son passage en cabinet, il garde quelques amitiés politiques, une profonde méfiance vis-à-vis de la presse écrite et un coup d'accélérateur de sa carrière. Nommé à la tête de la prestigieuse brigade parachutiste (1999-2001), il effectue un séjour de quatre mois au Kosovo. A Mitrovica, ses méthodes avec la population civile en laissent déjà plus d'un dubitatif. Alors que Serbes et Albanais s'affrontent, ses hommes arrêtent des miliciens, les détiennent quelques jours et les interrogent.
Poncet semble se soucier du droit comme d'une guigne, et des gendarmes français l'accuseront alors de "vouloir refaire la bataille d'Alger".

Qu'importe. En février 2001, il prend la tête du commandement des opérations spéciales (COS) où son goût pour le secret et les coups tordus va se déployer. "C'est un chef de bande. On en trouve beaucoup chez nous", juge un membre des Forces spéciales. "Poncet fonctionne comme un chef de commando, préférant les relations personnelles au cadre strict des organigrammes", confirme le journaliste Charles Maisonneuve, dans son livre le Bourbier ivoirien (éditions Privat).
Avant son départ pour la Côte-d'Ivoire, au printemps 2004, il constitue sa "garde réservée avec une liste d'officiers qu'il a réussi à imposer, poursuit-il. Ce système de cour avec ses privilégiés et ses exclus portera préjudice à l'ambiance de l'état-major" d'Abidjan.

"C'est le syndrome de l'affaire des paillotes en Corse"

Ces méthodes font grincer des dents à l'état-major des armées, mais on ne refuse rien au général Poncet, le protégé des chefs. Un officier supérieur en fera l'amère expérience. Réserviste au sein des forces spéciales, il postule pour un séjour en Côte-d'Ivoire. Il a toutes les qualités requises mais, comme il ne fait pas partie des fidèles, il lui faudra attendre que Poncet daigne, selon ses propres termes, "lever [sa] fatwa" contre lui. En revanche, le général fera venir l'un de ses amis pour une mission d'audit.

"C'est un menteur, un manipulateur", s'emporte un officier qui a travaillé plusieurs mois avec lui. "Menteur" par omission, même ses amis sont obligés de le reconnaître aujourd'hui. Ainsi, à peine trois jours après la mort de Firmin Mahé, le chef d'état-major des armées se rend en visite en Côte-d'Ivoire. Poncet, en qui il a toute confiance, ne lui dit rien. Blessé, trahi, Bentégeat ne découvrira la vérité que cinq mois plus tard.

Pourtant, dès la crise de novembre 2004, après l'attaque du camp français de Bouaké et la destruction de l'aviation de Gbagbo, des tiraillements sont apparus entre Paris et Abidjan. Si les militaires sont unanimes à reconnaître que le général Poncet a fait preuve de vraies qualités de chef de guerre dans la conduite des opérations, beaucoup lui reprochent de ne pas avoir assez "rendu compte" à l'état-major.
A tel point que la ministre Michèle Alliot-Marie a fini par piquer une grosse colère. "Ça a quand même été très long" pour savoir ce qui se passait sur le terrain, confiait-elle quelques semaines plus tard. Même le centre opérationnel des armées à Paris a mis plusieurs jours avant d'être capable de reconstruire un scénario à peu près crédible des événements.

 Ce qui s'est passé n'est d'ailleurs pas si clair. Poncet n'a pas su anticiper la crise, alors qu'il explique aujourd'hui que "les événements d'Abidjan étaient parfaitement planifiés". Du coup, sa réaction a été brutale. Utilisation d'hélicoptères de combat pour bloquer la foule sur les ponts, "ouverture" de barrages routiers au canon de 20 mm, tirs devant l'hôtel Ivoire où manifestaient des fidèles de Gbagbo. Au total, sans doute plusieurs dizaines de morts parmi les Ivoiriens. Ses subordonnés ont parfois évité le pire, refusant de "faire du chiffre" contre l'armée ivoirienne ou de couler une barge qui servira ensuite à évacuer les Français.

"Poncet avait créé un climat, une ambiance particulière", raconte un officier qui a servi en Côte-d'Ivoire. Même ses amis le reconnaissent : "C'est le syndrome de l'affaire des paillotes en Corse", explique l'un d'eux, faisant référence au comportement du préfet Bonnet et des officiers de gendarmerie qui l'entouraient. Un homme qui fait sa guerre, avec ses hommes et ses méthodes. Jusqu'à la bavure.

Article du 5 janvier 2006 édité par Libération

Jean-Dominique MERCHET - Libération

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